Marathon des Sables 2021

Jour 4 La longue

Ce matin, le réveil est silencieux. Les esprits sont tous tournés vers la longue. Cette épreuve que nous redoutons tous, nous en avons découvert le détail hier. Avant de venir, j’avais hâte de m’y frotter. Aujourd’hui, percluse de douleur aux pieds et mon esprit entamé par les jours précédents, je suis plutôt inquiète. Cette nuit a été ventée et j’ai eu froid aux pieds, bilan, je les ai blottis sous mon sac de couchage. Une attitude tout à fait normale mais elle a une conséquence inattendue…Mes ampoules n’ont pas complètement séchées. J’empaquette donc mes pieds et tente de marcher, les douleurs sont déjà là. Allez, je prends sur moi, ça va passer. Comme d’habitude nous faisons nos sacs et nous dirigeons vers la ligne de départ. les premiers mètres des 82,5 km qui nous attendent.

Le directeur nous annonce les réjouissances et elles sont nombreuses. Tout d’abord, le groupe va être scindé en 2. Partirons 3 h plus tard que les autres les groupes élites dans lequel Laurent, un de mes coéquipiers de tente fait partie. Pour la première fois depuis le début de l’aventure il ne prendra pas le départ avec Elise, sa femme. Tout deux ont un sacré niveau et Elise se classe dans les premières féminines. Tout deux forment un couple fort attachant partageant la même passion et sont parfaitement complémentaires.

Parmi les autres nouvelles, les abandons ont encore augmenté et nombreux sont ceux qui ne prendront pas la ligne de départ. Plus de 40 % ont déjà abandonnés depuis le premier jour. Rien d’étonnant quand on a eu comme moi l’occasion de passer quelques temps dans la tente médicale, où le ballet des perfusions dansait au vent, sous la douce mélodie des gémissements malades. Là où l’inquiétude me gagne, c’est lorsque l’on nous annonce que le staff médical est entamé de 20 % gagné lui aussi par cette pandémie. Mon sang se glace à l’annonce de cette recommandation « si vous ne vous sentez pas capable de rejoindre le CP suivant, ne prenez pas le départ, nous ne sommes pas en mesure de vous aider rapidement. » Tout résonne dans ma tête chaque mot, Pierre apparaît au coin de chaque esprit, j’ai envie de pleurer. Je me demande l’intérêt de prendre le départ. Pour une médaille ? A ce moment, je me rappelle pourquoi j’ai voulu venir sur cette épreuve. Parcourir le désert en toute sécurité, à peine une quinzaine d’abandons par édition et ce depuis 35 ans, vivre l’aventure. Mais l’aventure que je vis là est loin de celle inscrite dans les annales. Il y a près de 30 abandons à ce jour. Je ne vois plus trop d’intérêt à aller au bout, si ce n’est que je n’aime pas lâcher en cours de route. Quand je commence un projet je le finis, je le mène à son aboutissement. Alors je vais prendre le départ, poser mon cerveau et voir où mes pieds me mèneront. Je n’ai plus de coéquipier pour discuter un peu et autour de moi chacun est dans sa bulle, comme si tous avait pris la même résolution que moi. Sous les applaudissements des élites, nous démarrons silencieusement bercés par le son de Highway to Hell, symphonie qui n’aura jamais aussi bien porté son nom.

Les dix premiers km nous offrent une variété de paysages que nous n’avions pas eu jusque là. Nous longeons tout d’abord un Oued, laissant et c’est tant mieux pour moi les dunes de droite et de gauche puis quelques reliefs pas trop escarpés avec un sol caillouteux, pour l’instant tout se passe bien. Dolorès et sa coéquipière sont un peu devant moi, je les garde en ligne de mire sans les distancer. Le moral est correct et je profite de ce que nous dévoile la nature. Palmiers, reliefs enfin de la variété. Nous traversons un village sous le regard des habitants qui se demandent bien que fait cette caravane de marcheurs…Où vont ils ? Ont ils un but ? Pour le plaisir ? Non pas possible.

A partir du 7ème km, la pente se fait plus raide, nous sommes en train de gravir un djebel. Anna, une anglaise que je suis depuis quelques temps s’arrêtent d’un coup prise de hauts le cœur. Je l’arrose d’un peu d’eau, la chaleur est déjà étouffante et nous avons déjà vu quelques coureurs abdiquer sur le bas côté depuis notre départ. « Eat something sweet », j’insiste. Elle avale une douceur et reprend des couleurs. Elle me fait signe que cela va, je peux repartir. Vu ce que nous traversons depuis des jours, je ne m’imagine pas laisser quelqu’un mal à côté de moi. Il faudrait être inhumain, ou égoïste pour ça. Je m’assure que cela va vraiment, et repart l’esprit tranquille.

Au départ de simples pierres, l’ascension se finira dans le sable mais à ma grande surprise, les pieds suivent, je crispe mes orteils pour soulager mes points douloureux et la montée se passe sans encombre, les uns derrière les autres, en file indienne.

Arrivée en haut, un panorama sublime me laisse sans voix, comme beaucoup d’ailleurs. Certains se sont même assis pour profiter d’un moment de fraîcheur. La crête nous laisse apparaître une plaine immense avec au loin des montagnes. Une succession de couleurs rende l’image inoubliable. Un tableau en plein désert. Alors que je contemple ce paysage, j’aperçois Dolorès qui ne s’attarde pas et file avec sa coéquipière droit devant. Je ne les vois plus, en quelques instants j’ai perdu un de mes repères. Tant pis. Je prends en photo un suisse qui veut immortaliser ce moment et repart à mon rythme.

La descente est pénible pour mes pieds car ces derniers s’enfoncent dans le sable, ce qui me fait un peu pester car dans la course à pied, c’est bien ce que je préfère les descentes. Arrivée en bas le chemin reprend caillouteux à souhait.

Alors que je me dirige vers le 1er CP, à quelques dizaines de mètres de celui ci, le premier des Elites me rattrape. Et Ho surprise, m’attrape par l’épaule, c’est Laurent ! « Je ne sais pas si c’est bien mais je suis en tête, je vais peut être le payer plus tard !!!!! » Je l’encourage d’un Whouah ! Bravo et cela me redonne le sourire de voir quelqu’un de familier. Tel qu’il file, je l’imagine bien essayer de rattraper son Elise, déjà bien loin devant. Alors que je me pose au Cp1, je retrouve Dolorès. les Elites les uns après les autres arrivent mais contrairement à nous, ne s’arrêtent pas. Ce sont des machines. Ils sont impressionnants.

A peine j’arrive, à peine Dolorès repart. Je ne suis pas en mesure de repartir, j’aimerais bien me poser au moins 5-10 minutes, histoire de souffler à l’ombre un peu. L’ombre est si rare, nous sommes nombreux à arriver en même temps et sous cette chaleur accablante, nous sommes tous à la recherche de quelques cm pour sentir le vent sur notre visage.

Je remplis mes gourdes, me rafraîchis et repars dans mon rythme sur un terrain dur et plein de crevasses. Cette évolution va durer plusieurs km. Alors que je suis partie dans mon rythme, clopin clopant, Greg, mon voisin de tente me rattrape. Je ne comprends pas sur le coup, il devrait être loin devant. Il reste un instant avec moi, m’explique qu’il a été retenu au 1er CP par des douleurs au ventre, qu’il a insisté pour repartir car visiblement cela allait mieux. Il souhaite rattraper son retard je le laisse filer.

Nous arrivons au 18ème km quand je regarde au loin ce que le parcours nous réserve. De toute évidence nous allons grimper un djebel mais cette fois ci caillouteux. La surprise me gagne quand je réalise qu’en fait nous longeons le djebel et continuons entourés de ces géants de pierre.

Je continue ma traversée. La chaleur est bien là, omniprésente depuis 6 jours que nous sommes arrivés dans le désert marocain. Je commence à être à sec sur mes gourdes à l’avant et je dois attraper ma gourde de secours à l’arrière de mon sac. Peu de monde autour de moi à ce moment là pour me prêter main forte, j’aperçois alors une voiture de bénévole quelques mètres en retrait du chemin. Je dévie donc ma route et lui demande s’il veut bien juste me faire l’échange des gourdes, je ne suis plus aussi souple au bout de 4 jours de périple. J’ai vu beaucoup moins de véhicules cette fois ci et celui ci abrite un coureur allongé à l’ombre de du 4×4. Alors que je transfère mes gourdes, ce dernier expulse de son corps une quantité astronomique d’eau. Je suis suffoquée de voir ce geyser sortir de cet homme. Je regarde le doc trotter. Un court silence s’installe comme un brin d’humilité face à cette scène à laquelle nous venons d’assister. « Vraiment, je vous félicite de tout ce que vous faites, il en faut du courage pour nous soutenir et supporter ça. ». Ces mots sortent de ma bouche avec la plus profonde des sincérités. Il me remercie, je fais quelques dizaines de mètres. Au bord du chemin un arbre. Un des rares arbres sur le chemin, nous n’en avons pas vu depuis des km. Un groupes de coureurs sont assis. Je m’approche d’eux pour profiter quelques secondes du frais…. Et je craque…cette scène à laquelle je viens d’assister est celle de trop. Je n’en peux plus de voir tout ces gens vomir. Ils me rassurent, et nous repartons un à un de cet oasis de fraîcheur. Mais mon regard se ferme, nous attaquons la première partie de dunes. Je sais qu’elle va durer 3 km avant le prochain CP . Je suis alors accompagnée d’un jeune reporter qui a malgré son jeune âge déjà traversé de sacrées aventures. Il est marocain mais n’est pas habitué à ce type de paysages. Nous faisons un petit bout de chemin ensemble mais très rapidement il part devant. Il est vrai que dans le sable je n’avance vraiment pas. Mes pieds fuient. A force de changer mes appuis pour soulager ma douleur je sens une nouvelle ampoule pointer sur le pied gauche, puis une autre à l’arrière du pied droit, en plus de celles que j’ai déjà. Je suis en boucle : Pourquoi m’infliger ces douleurs, je ne partage rien, chacun avance pour avancer. Quelle édition, je crois que tout ceux qui ont fait la 35ème ne sont pas près de l’oublier.

Au bout de près d’une heure de marche dans le sable, j’arrive enfin au CP2. J’ai besoin de me poser, les bénévoles si gentils s’en aperçoivent. Je jette mon sac au sol et m’allonge de tout mon long parterre. Certains dorment derrière moi, les tentes des docs sont encore pleines à craquer et je vois les tubes de perf’ qui pendent tout du long. Quelques bourrasques de vent balayent le sol mais la chaleur est étouffante. Je suis posée là, l’esprit vide lorsque tout à coup apparaît face à moi Greg. Il vient encore de séjourner dans les tentes des docs. Il ne compte pas passer toute la « longue » à flirter avec les dromadaires de fermeture, à espérer pouvoir repartir à chaque fois. Il arrête l’aventure ici. Guy, un baroudeur du désert depuis de longues années met aussi le clignotant. Pour la petite anecdote, cela fait trois jours que nous nous suivons. Je le retrouve régulièrement à chaque CP et je l’entends prodiguer ses bons conseils. Bons conseils que j’ai déjà entendus ou plutôt lus, puisque son livre à été ma bible de chevet pendant de longs mois. Anna arrive aussi et abdique à son tour.

Je vais rester assise là une heure, à voir certains passer mais surtout beaucoup s’arrêter. J’ai peur de repartir, la nuit va tomber, j’ai mal au pieds, je repars pour 6km de dunes si je repars. En gros, le schéma de la veille. Et si je me perds encore, je suis seule, il y a moins de bénévoles et je ne veux pas être celle que l’on va ramasser au milieu de rien. « Si vous n’êtes pas en mesure de rejoindre le CP suivant, ne prenez pas le départ du CP où vous êtes ». Cette phrase résonne en boucle dans ma tête. Je suis seule, entourée des abandons… Je dois reprendre le travail et ma vie mardi, mon train train infernal, comment ferais je si e ne peux pas marcher. Je ne peux pas me le permettre. Je jette l’éponge, l’aventure va s’arrêter là pour moi aussi. Je ne veux pas pleurer, j’ai réfléchi, mûrement réfléchi à cette décision. Guy me rassure. Greg aussi. Je suis figée, le temps s’arrête dans mon esprit. Je ne veux pas pleurer, je ne veux pas pleurer, ma décision est réfléchie, sûrement depuis des heures déjà. Je me lève, péniblement je rejoins les bénévoles et alors que j’ouvre la bouche pour leur annoncer ma décision, je m’effondre… c’est fini, j’abdique.

quand tout allait encore bien…

Et encore devant mon écran aujourd’hui je pleure… cette aventure était extrême, et je ne sais toujours pas si j’aurais été capable de la faire jusqu’au bout… et si… et si un jour j’y retournais… et si je n’y retournais jamais… faire le deuil d’un projet de plus de deux ans mené à bouts de bras et du bout des pieds n’est pas simple. Le temps s’est figé, un 6 octobre 2021.